Saint JérômeQuestions sur
le Schisme de l'Eglise d'AntiocheAU PAPE DAMASE.
PARTIE I.
Comme l'Orient, agité par ses anciennes fureurs, déchire
la robe sans coutures du Seigneur, comme les renards ravagent la vigne
de Jésus-Christ, et comme parmi tant de citernes entr'ouvertes qui
ne sauraient garder l'eau on a de la peine à découvrir où
est la fontaine scellée et le jardin fermé de l'Église,
j'ai cru devoir consulter la chaire de saint Pierre, et sa foi, qui a reçu
autrefois des louanges de la bouche même de l'apôtre saint
Paul, et chercher la nourriture de mon âme dans le lieu même
où j'ai été revêtu de Jésus-Christ. La
vaste étendue des terres et des mers qui me sépare de Rome
n'a pu m'empêcher d'y aller chercher la perle évangélique.
« En quelque lieu que soit le corps, les aigles s'y assembleront.
» Tandis que les enfants libertins consument leur patrimoine en débauches,
vous seul conservez sans partage l'héritage de vos pères.
Votre terre, toujours féconde et abondante, produit sans mélange
et rend au centuple la semence que le Seigneur y a jetée . dans
la nôtre le pur froment, étouffé sous les sillons,
dégénère en ivraie. Aujourd'hui le soleil de justice
se lève dans l'occident, au lieu que dans l'orient cet orgueilleux
Lucifer qui est tombé du ciel établit son trône au-dessus
des astres. « Vous êtes la lumière du monde, vous êtes
le sel de la terre, » vous êtes des vases d'or et d'argent.
Ici nous n'avons que des vases de terre et de bois, qui doivent être
brisés avec une verge de fer ou consumés dans des flammes
éternelles.
Quoique je sois ébloui par l'éclat de votre dignité,
je nie sens néanmoins attiré par votre bonté paternelle
: je demande au grand prêtre la victime du salut, et au pasteur le
secours qu'il doit donner à ses brebis. Qu'on ne m'accuse donc point
de témérité, qu'on ne me vante point ici la dignité
et la grandeur du siège de Rome : je parle au successeur d'un pécheur
et à un disciple de la croix. Comme je ne veux suivre que Jésus-Christ,
aussi ne veux-je communiquer qu'avec Votre Sainteté, c'est-à-dire
avec la chaire de Pierre. Je sais que l'Église a été
établie sur cette pierre : quiconque mange l’Agneau hors de cette
maison est profane ; quiconque ne se trouve pas dans l'arche de Noé
périt par le déluge. Comme le désir de pleurer mes
péchés m'a obligé de me retirer dans cette vaste solitude
qui sépare la Syrie d'avec le pays des Barbares, et que je suis
trop éloigné de Rome pour pouvoir demander toujours à
Votre Sainteté «le saint du Seigneur, » je m'attache
aux saints confesseurs égyptiens, vos confrères, et je me
cache parmi eux comme une petite barque qui se met à l'abri à
côté des grands vaisseaux. Je ne connais pas Vital, je reflète
Mélèce, je ne sais qui est Paulin. Celui qui n'amasse point
avec vous dissipe au lieu d'amasser, c'est-à-dire que celui qui
n'appartient pas à Jésus-Christ appartient à l'Antéchrist.
Je ne puis le dire sans douleur, après la division du concile
de Nicée, après le décret du concile d'Alexandrie
fait du consentement des évêques d'orient et d'occident, les
chefs des ariens et ceux qui tiennent leurs assemblées à
la campagne veulent que je reconnaisse trois hypostases, moi, élevé
dans l’Eglise latine et à qui ces termes sont nouveaux. Quels
sont, je vous prie, les apôtres qui out parlé de la sorte
? quel est le nouveau saint Paul, le (344) nouveau maître des nations
qui a enseigné cette doctrine? Je leur demande ce qu'ils entendent
par trois hypostases : ils répondent qu'ils entendent : trois personnes
existantes. Je leur dis que c'est là ma croyance, mais ils ne se
contentent pas du sens que je donne à ces paroles, ils veulent que
je les prononce : il faut qu'il y ait quelque ruse cachée sous ces
mots. Je dis hautement : « Quiconque ne confesse pas trois hypostases,
c'est-à-dire trois personnes existantes, qu'il soit anathème;
» mais parce que je ne me sers pas des termes qu'ils souhaitent ils
me font passer pour hérétique. Que si par le mot hypostase
on entend l'essence et la substance, et qu'on ne dise pas qu'il n'y a dans
Dieu qu'une hypostase en trois personnes, l'on est séparé
de Jésus-Christ. C'est sur cela qu'on me fait mon procès,
et qu'on m'accuse d'être uni avec vous par la même confession
de foi.
Dites-moi , je vous prie, quel parti je dois prendre : je ne craindrai
pas de dire qu'il y a trois hypostases si vous me le commandez. Qu'on fasse,
si vous le jugez à propos, une nouvelle confession de foi après
celle qui a été faite dans le concile de Nicée, et
que les orthodoxes se servent des mêmes termes que les ariens pour
expliquer leurs sentiments. Toutes les écoles par le mot hypostase
n'entendent autre chose sinon l'essence de la substance
or, je vous prie, peut-on dire sans sacrilège qu'il y a trois
substances dans la Trinité? Il n'y a dans Dieu qu'une seule nature
qui existe véritablement, car ce qui subsiste par soi-même
tire existence de son propre fonds sans le secours d'aucun être étranger.
Toutes les créatures n'existent point véritablement, quoiqu'elles
paraissent exister, parce qu'il a été un temps qu'elles n'existaient
point , et ce qui n'était point autrefois peut encore cesser d'être.
Ainsi le nom d'essence n'appartient proprement qu'à Dieu seul qui
est éternel, c'est-à-dire qui n'a point de commencement.
C'est pour cela que, parlant à Moise du milieu du buisson ardent,
il lui dit : « Je suis celui qui suis; »et encore: si Celui
qui est m'a envoyé.» Il est certain que les anges , le ciel
, la terre, la mer existaient alors : comment donc Dieu s'attribue-t-il
à lui seul le nom d'essence, qui est commun à toutes les
créatures? Puis donc qu'il n'y a qu'une seule divinité, c'est-à-dire
une seule et véritable nature en trois personnes, dire qu'il y a
trois choses, trois hypostases, trois substances en Dieu, c'est vouloir
soutenir, sous un prétexte spécieux de piété,
qu'il y a trois natures.
Or si cela est, pourquoi nous séparer d'Arius puisque nous sommes
dans les mêmes sentiments? que Votre Sainteté ne communique-t-elle
avec Ursinus, et Ambroise avec Auxence? Mais à Dieu ne plaise que
Rome abandonne sa foi pour prendre ces sentiments impies, et que les fidèles
suivent cette doctrine sacrilège! Contentons-nous de dire qu'il
n'y a en Dieu qu'une seule substance, et trois personnes existantes, parfaites,
égales et coéternelles : qu'on ne parle point, je vous prie,
de trois hypostases, et qu'on n'en admette qu'une. Si néanmoins
vous jugez à propos qu'on confesse trois hypostases en expliquant
ce que l'on doit entendre par ces mots, je ne m'y oppose pas; mais, croyez-moi,
on cache ordinairement le poison sous le miel, et l'ange de Satan se transforme
en ange de lumière. Ils expliquent le mot hypostase dans un sens
très catholique; mais, quoique je l'admette dans le sens qu'ils
lui donnent, ils ne laissent pas de me regarder comme un Hérétique.
Pourquoi s'opiniâtrent-ils à vouloir qu'on prononce ce mot?
quels pièges cachent-ils sous des paroles ambiguës? Si leur
foi est conforme à l'explication qu'ils donnent à ces paroles,
je ne leur ferai pas de procès sur les choses qu'ils ne veulent
pas s'expliquer; mais aussi, si je suis dans les mêmes sentiments
qu'ils affectent d'avoir, que ne me laissent-ils la liberté de les
expliquer à ma manière ?
Je conjure donc Votre Béatitude, par ce Dieu crucifié
qui a été le sauveur du monde et par les trois personnes
de la Trinité qui n'ont qu'une même essence, de m'écrire
si je dois confesser ou non trois hypostases; et, de peur que ceux qui
porteront vos lettres n'aient de la peine à me trouver, je vous
prie d'avoir la bonté de les adresser au père Evagrius, qui
a l'honneur d'être connu de vous. Marquez-moi aussi, je vous prie,
avec qui je dois communiquer dans Antioche, parce que les habitants de
la plaine, joints aux hérétiques de Tarse, ne cherchent qu'à
s'autoriser de la communion qu'ils disent avoir avec vous afin de soutenir
les trois hypostases dans leur ancien sens.
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PARTIE II.
L'Évangile nous parle d'une femme qui par ses importunités
mérita d'obtenir de son juge ce qu'elle souhaitait, et d'un ami
qui, s'étant retiré chez lui avec ses domestiques et ayant
déjà fermé la porte de sa maison, se leva néanmoins
pour donner des pains à un de ses amis qui venait à minuit
les lui demander. Dieu même, tout invincible qu'il est, s'est laissé
vaincre par les prières du publicain, et la ville de Ninive, qui
s'était perdue par ses crimes, se sauva par ses larmes. Je vous
parle de la sorte afin que dans votre élévation vous ne dédaigniez
pas de jeter les yeux sur moi, ni de prendre soin d'une brebis malade,
quelque nombreux d'ailleurs que soit votre troupeau. Jésus-Christ
fit autrefois passer un larron de la croix dans le ciel et changea en la
gloire du martyre la peine de ses crimes, pour faire voir que la conversion
du pécheur n'est jamais hors de saison. Ce divin Sauveur reçoit
avec joie l'enfant prodigue lorsqu'il revient à la maison paternelle;
ce bon Pasteur laissant quatre-vingt-dix-neuf brebis, en va chercher une
qui était restée en arrière et la rapporte sur ses
épaules. Saint Paul, de persécuteur de l'Église devient
prédicateur de l'Évangile. Dieu le prive de la vue du corps
afin d'éclairer son esprit, et cet homme, qui traînait devant
les tribunaux des Juifs les serviteurs de Dieu chargés de chaînes,
se fait gloire de celles qu'il porte pour l'amour de Jésus-Christ.
Je vous ai déjà dit que j'ai reçu autrefois à
Rome la robe de Jésus-Christ, et que je demeure maintenant sur les
frontières de la Syrie, pays sauvage et barbare. Ne regardez pas,
s'il vous plait, ma retraite comme un exil auquel on m'aurait condamné
malgré moi: je me suis moi-même imposé cette pénitence
pour l'expiation de mes péchés. Mais, comme dit un poète
païen, « celui qui se retire au delà des mers peut changer
de climat, non d'esprit et d'inclinations : » poursuivi donc sans
cesse par un implacable ennemi, j'ai à souffrir dans la solitude
une guerre plus cruelle que jamais : d'un côté l'hérésie
arienne, soutenue par le crédit et par la puissance des grands du
siècle, vomit contre moi sa rage et sa fureur; de l'autre les trois
différents partis qui déchirent l'Église d'Antioche
s'efforcent à l'envi de m'engager dans leurs intérêts.
Les solitaires du pays, plus anciens que moi, veulent me soumettre à
leur autorité. Cependant je dis hautement : « Quiconque est
uni à la chaire de saint Pierre est de mon parti. » Melèce,
Vital et Paulin disent qu'ils sont dans votre communion : je le pourrais
croire s'il n'y en avait qu'un seul qui le dit, mais dans l'état
des choses il faut nécessairement que deux d'entre eux, ou même
tous les trois, ne disent pas la vérité.
Je vous conjure donc par la croix du Seigneur, par la passion que Jésus-Christ
a dû souffrir pour entrer dans cette gloire qui est la couronne de
notre foi, de vouloir bien imiter le zèle des apôtres, dont
vous tenez le rang et la dignité. Je souhaite que vous soyez assis
sur un trône avec eux pour juger les nations, qu'une main étrangère
vous ceigne sur la fin de vos jours à l'exemple de saint Pierre,
et que vous deveniez enfin avec saint Paul citoyen du ciel. Mais je vous
prie en même temps de me marquer avec qui je dois communiquer dans
la Syrie. Ne méprisez point une âme pour le salut de laquelle
Jésus-Christ a donné sa vie.
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