Tradition Catholique (Sede Vacante)

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 Doctrine catholique et euthanasie ?

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Date d'inscription : 07/02/2006

MessageSujet: Doctrine catholique et euthanasie ?   Mer 22 Mai - 16:47

Extrait du discours de Sa Sainteté Pie XII du 24 février 1957 1

LE IXe CONGRÈS NATIONAL

I. l'obligation de supporter la douleur physique

1. Alternative entre souffrance et transgression du devoir, 3679.

2. Légitimité d'une libre acceptation de la douleur

a) Exemple de l'accouchement sans douleur, 3680.

b) Le principe, 3681.

3. La douleur, moyen de renoncement ou de purification, 3682.

4. Elle n'est pas l'unique expression de l'héroïsme chrétien, 3683-3684.

5. Motifs légitimes d'éviter la douleur, 3685.

6. Conclusion, 3686.

II. Narcose et privation de conscience, 3687.
1. L'attitude du Christ sur la croix, 3688.

2. Motifs qui justifient la suppression de la douleur, 3689.

3. Licéité de la suppression ou diminution de la conscience
a) Divers cas :
— Paralysie des facultés de contrôle, 3690.
— Sommeil et narcose, 3691.
— Hypnose, 3692.

b) Comment juger de la licéité
— Les principes, 3693.
— Application à l'usage des stupéfiants, 3694.
— Application à la chirurgie, 3695.

4. L'enseignement de l'Evangile, 3696.


5. Conclusion, 3697.

III. L'emploi d'analgésiques pour les mourants, 3698. 1.

L'acceptation de la souffrance
a) Motifs particuliers pour les mourants, 3699.
b) Principes généraux
— Divers principes invoqués à tort, 3700.
— Rôle de l'intention volontaire, 3701.

2. La suppression de la conscience
a) Dans le cas où elle n'est pas motivée par la douleur. 3702•
b) Dans l'hypothèse d'une indication clinique sérieuse, 3703-3704.

3. Narcose et abrègement de la vie, 3705-3706.

4. Conclusion, 3707.

Vous
demandiez en premier lieu, s'il y a une obligation 3679 morale générale
de supporter la douleur physique. Pour répondre avec plus d'exactitude à
votre question, Nous y distinguerons plusieurs aspects. Et d'abord, il
est évident qu'en certains cas, l'acceptation de la douleur physique
comporte une obligation grave. Ainsi toutes les fois qu'un homme est
placé devant l'alternative inéluctable de supporter une souffrance ou de
transgresser un devoir moral par action ou par omission, il est tenu en
conscience d'accepter la souffrance. Les « martyrs » ne pouvaient
éviter les tortures ni la mort, sans renier leur foi ou sans échapper à
l'obligation grave de la confesser à un moment donné. Mais il n'est pas
nécessaire de remonter jusqu'aux « martyrs »; on trouve à l'époque
actuelle des exemples magnifiques de chrétiens qui, des semaines, des
mois et des années durant, supportent la douleur et la violence
physique, afin de rester fidèles à Dieu et à leur conscience.

Votre
question toutefois ne se réfère pas à cette situa- 3680 tion; elle
envisage plutôt l'acceptation libre et la recherche de la douleur à
cause de son sens et sa finalité propre. Pour en citer tout de suite un
exemple concret, rappelons l'allocution que Nous avons prononcée le 8
janvier 1956 à propos des nouvelles méthodes d'accouchement sans douleur
1. On demandait alors si, en vertu du texte de l'Ecriture : « Tu
enfanteras dans la douleur 2 », la mère était obligée d'accepter toutes
les souffrances et de refuser l'analgésie par des moyens naturels ou
artificiels. Nous avons répondu qu'il n'existait aucune obligation de ce
genre. L'homme conserve, même après la chute, le droit de dominer les
forces de la nature, de les utiliser à son service, et donc de mettre à
profit toutes les ressources qu'elle lui offre pour éviter ou supprimer
la douleur physique.

Mais Nous avons ajouté que, pour le
chrétien, celle-ci ne constitue pas un fait purement négatif, qu'elle
est associée au contraire à des valeurs religieuses et morales élevées,
et peut donc être voulue et cherchée, même s'il n'existe pour cela
aucune obligation morale dans tel ou tel cas particulier. Et Nous
continuions : « La vie et la souffrance du Seigneur, les douleurs que
tant de grands hommes ont supportées et même cherchées, grâce auxquelles
ils ont mûri, grandi jusqu'aux sommets de l'héroïsme chrétien, les
exemples quotidiens d'acceptation résignée de la croix, que Nous avons
sous les yeux, tout cela révèle la signification de la souffrance, de
l'acceptation patiente de la douleur dans l'économie actuelle du salut,
pendant le temps de cette vie terrestre 1. »


En outre, le
chrétien est tenu de mortifier sa chair et travailler à se purifier
intérieurement, parce qu'il n'est pas possible, à la longue, d'éviter le
péché et de s'acquitter fidèlement de tous ses devoirs, si l'on refuse
cet effort de purification et de mortification. Dans la mesure où la
maîtrise de soi et des tendances déréglées est impossible à conquérir
sans l'aide de la douleur physique, celle-ci devient donc une nécessité
et il faut l'accepter; mais pour autant qu'elle n'est pas requise à
cette fin, on ne peut affirmer qu'il existe à ce sujet un devoir strict.
Le chrétien n'est donc jamais obligé de la vouloir pour elle-même; il
la considère comme un moyen plus ou moins adapté, suivant les
circonstances, au but qu'il poursuit.

Au lieu de considérer le
point de vue de l'obligation stricte, on peut aussi envisager celui des
exigences posées par la foi chrétienne, l'invitation à une perfection
plus grande, qui ne s'impose pas sous peine de péché. Le chrétien est-il
tenu d'accepter la douleur physique pour ne pas se mettre en
contradiction avec l'idéal que lui propose sa foi ? La refuser
n'implique-t-il pas un manque d'esprit de foi ? S'il est incontestable
que le chrétien éprouve le désir d'accepter et même de rechercher la
douleur physique pour mieux participer à la passion du Christ, renoncer
au monde et aux satisfactions sensibles et mortifier sa chair, il
importe toutefois d'interpréter correctement cette tendance. Ceux qui la
manifestent extérieurement ne possèdent pas nécessairement l'héroïsme
chrétien véritable; mais il serait aussi erroné d'affirmer que ceux, qui
ne la manifestent pas, en sont dépourvus.


Cet héroïsme
peut, en effet, se traduire de bien d'autres manières. Lorsqu'un
chrétien, jour après jour, du matin au soir, s'acquitte de tous les
devoirs que lui imposent son état, sa profession, les commandements de
Dieu et des hommes, lorsqu'il prie avec recueillement, travaille de
toutes ses forces, résiste aux passions mauvaises, manifeste au prochain
la charité et le dévouement qu'il lui doit, supporte virilement, sans
murmurer, tout ce que Dieu lui envoie ! sa vie est toujours sous le
signe de la croix du Christ, que la souffrance physique y soit présente
ou non, qu'il la supporte ou l'évite par des moyens licites. Même si
l'on ne considère que les obligations lui incombant sous peine de péché,
un homme ne peut vivre ni accomplir son travail quotidien en chrétien,
sans être constamment prêt au sacrifice et, pour ainsi dire, sans se
sacrifier continuellement. L'acceptation de la douleur physique n'est
qu'une manière, parmi beaucoup d'autres, de signifier ce qui constitue
l'essentiel : la volonté d'aimer Dieu et de le servir en toutes choses.
C'est dans la perfection de cette disposition volontaire que consiste
avant tout la qualité de la vie chrétienne et son héroïsme.


Quels
sont les motifs qui permettent dans les cas d'espèce d'éviter la
douleur physique sans entrer en conflit avec une obligation grave ou
avec l'idéal de la vie chrétienne ? On pourrait en énumérer un grand
nombre; mais, malgré leur diversité, ils se ramènent au fait qu'à la
longue, la douleur empêche l'obtention de biens et d'intérêts
supérieurs. Il peut se faire qu'elle soit préférable pour telle personne
déterminée et dans telle situation concrète; mais en général, les
dommages qu'elle provoque forcent les hommes à se défendre contre elle;
sans doute ne la fera-t-on jamais disparaître complètement de
l'humanité; mais on peut contenir en de plus étroites limites ses effets
nocifs.
Ainsi, comme on maîtrise une force naturelle pour en tirer
parti, le chrétien utilise la souffrance comme un stimulant dans son
effort d'ascension spirituelle et de purification, afin de mieux
s'acquitter de ses devoirs et de mieux répondre à l'appel d'une plus
haute perfection; c'est à chacun d'adopter les solutions convenant à son
cas personnel, selon les aptitudes ou dispositions susdites, dans la
mesure où — sans empêcher d'autres intérêts et d'autres biens supérieurs
— elles sont un moyen de progrès dans la vie intérieure, de plus
parfaite purification, d'accomplissement plus fidèle du devoir, de plus
grande promptitude à suivre les impulsions divines. Pour s'assurer que
tel est bien le cas, on consultera les règles de la prudence chrétienne
et les avis d'un directeur de conscience expérimenté.

Vous tirerez aisément de ces réponses des orientations
utiles pour votre action pratique.

1.
Les principes fondamentaux de l'anesthésiologie, comme science et comme
art, et la fin qu'elle poursuit, ne soulèvent pas d'objection. Elle
combat des forces qui, à bien des égards, produisent des effets
nuisibles et entravent un plus grand bien.

2. Le médecin, qui en
accepte les méthodes, n'entre en contradiction ni avec l'ordre moral
naturel, ni avec l'idéal spécifiquement chrétien. Il cherche, selon
l'ordre du Créateur 1, à soumettre la douleur au pouvoir de l'homme, et
utilise pour cela les acquisitions de la science et de la technique,
selon les principes que Nous avons énoncés et qui guideront ses
décisions dans les cas particuliers.

3. Le patient désireux
d'éviter ou de calmer la douleur peut, sans inquiétude de conscience,
utiliser les moyens trouvés par la science et qui, en eux-mêmes, ne sont
pas immoraux. Des circonstances particulières peuvent imposer une autre
ligne de conduite; mais le devoir de renoncement et de purification
intérieure, qui incombe aux chrétiens, n'est pas un obstacle à l'emploi
de l'anesthésie, parce qu'on peut le remplir d'une autre manière. La
même règle s'applique aussi aux exigences surérogatoires de l'idéal
chrétien.


1 Pie XII, Discours à des médecins sur les problèmes moraux de l'analgésie. A AS XLIX (1957) 134-147.
1.A AS XLVIII (1956) 82 ss .
2 Gen. III, 16.
1 Gen. I, 28.

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Dernière édition par admin le Mer 22 Mai - 17:06, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Doctrine catholique et euthanasie ?   Mer 22 Mai - 17:05

Votre
deuxième question concernait la narcose et la privation totale ou
partielle de la conscience de soi au regard de la morale chrétienne.
Vous l'énonciez ainsi : « L'abolition complète de la sensibilité sous
toutes ses formes (anesthésie générale), ou la diminution plus ou moins
grande de la sensibilité douloureuse (hypo et analgésie), s'accompagnent
toujours respectivement de la disparition ou de la diminution de la
conscience et des facultés intellectuelles les plus élevées (mémoire,
processus d'association, facultés critiques, etc.) : ces phénomènes qui
rentrent dans le cadre habituel de la narcose chirurgicale et de
l'analgésie pré et postopératoire sont-ils compatibles avec l'esprit de
l'Evangile ? »

L'Evangile rapporte qu'immédiatement avant la
crucifixion, on offrit au Seigneur du vin mêlé de fiel, sans doute pour
atténuer ses souffrances. Après l'avoir goûté, il ne voulut pas le boire
1 parce qu'il voulait souffrir en pleine conscience, accomplissant
ainsi ce qu'il avait dit à Pierre lors de l'arrestation : «Ne boirai-je
pas le calice que mon Père m'a préparé ? 2 » Calice si amer, que Jésus
avait supplié dans l'angoisse de son âme : « Père, écarte ce calice de
moi ! Mais que ta volonté se fasse et non la mienne ! 3 » L'attitude du
Christ envers sa passion, telle que la révèlent ce récit et d'autres
passages de l'Evangile 4, permet-elle au chrétien d'accepter la narcose
totale ou partielle ?

Puisque vous considérez la question sous deux aspects,

Nous
examinerons successivement la suppression de la douleur et la
diminution ou la suppression totale de la conscience et de l'usage des
facultés supérieures.

La disparition de la douleur dépend, comme
vous le dites, soit de la suppression de la sensibilité générale
(anesthésie générale), soit d'un abaissement plus ou moins marqué de la
capacité de souffrir (hypo et analgésie). Nous avons déjà dit
l'essentiel sur l'aspect moral de la suppression de la douleur; il
importe peu, au regard du jugement religieux et moral, qu'elle soit
causée par une narcose ou par d'autres moyens : dans les limites
indiquées elle ne soulève pas d'objection et reste compatible avec
l'esprit de l'Evangile. D'autre part, il ne faut pas nier ni
sous-estimer le fait que l'acceptation volontaire (obligatoire ou non)
de la douleur physique, même à l'occasion d'interventions chirurgicales,
puisse manifester un héroïsme élevé et témoigne souvent en réalité
d'une imitation héroïque de la passion du Christ. Toutefois cela ne
signifie pas qu'elle en soit un élément indispensable; dans les
interventions importantes surtout, il n'est pas rare que l'anesthésie
s'impose pour d'autres motifs et le chirurgien ou le patient ne
pourraient s'en passer sans manquer à la prudence chrétienne. Il en va
de même de l'analgésie pré et postopératoire.

Vous parlez
ensuite de la diminution ou de la suppression de la conscience, de
l'usage des facultés supérieures, comme de phénomènes accompagnant la
perte de la sensibilité. D'habitude, ce que vous voulez obtenir c'est
précisément cette perte de sensibilité; mais souvent il est impossible
de la provoquer sans produire en même temps l'inconscience totale ou
partielle. Hors du domaine chirurgical, cette relation est souvent
inversée, non seulement en médecine, mais aussi en psychologie et dans
les enquêtes criminelles. On prétend ici déterminer une baisse de la
conscience et, par là, des facultés supérieures, de manière à paralyser
les mécanismes psychiques de contrôle, que l'homme utilise constamment
pour se maîtriser et se conduire; il s'abandonne alors sans résistance
au jeu des associations d'idées, des sentiments et impulsions volitives.
Les dangers d'une telle situation sont évidents; il peut même arriver
qu'on libère ainsi des poussées instinctives immorales. Ces
manifestations du second stade de la narcose sont bien connues, et
actuellement on s'efforce de les empêcher par l'administration préalable
de narcotiques. L'arrêt des dispositifs de contrôle s'avère
particulièrement dangereux, quand il provoque la révélation des secrets
de la vie privée, personnelle ou familiale, et de la vie sociale. Il ne
suffit pas que le chirurgien et tous ses aides soient tenus non
seulement au secret naturel (secretutn naturale), mais aussi au secret
professionnel (secretum officiale, secretum commissurn) à l'égard de
tout ce qui se passe dans la salle d'opération. Il y a certains secrets,
qui ne doivent être révélés à personne, même pas, comme le dit une
for¬mule technique : uni viro prudenti et silentii tenaci. Nous l'avons
déjà souligné dans notre allocution du 13 avril 1953 sur la psychologie
clinique et la psychanalyse 1. Aussi ne peut-on qu'approuver
l'utilisation de narcotiques dans la médication préopératoire, afin
d'éviter ces inconvénients.

Notons d'abord que dans le sommeil,
la nature elle-même interrompt plus ou moins complètement l'activité
intellectuelle. Si, dans un sommeil pas trop profond, l'usage de la
raison (usus rationis) n'est pas entièrement aboli et que l'individu
puisse encore jouir de ses facultés supérieures — ce que saint Thomas
d'Aquin avait déjà noté 2 — le sommeil exclut cependant le dominium
rationis, le pouvoir en vertu duquel la raison commande librement
l'activité humaine. Il ne s'ensuit pas, si l'homme s'abandonne au
sommeil, qu'il agisse contre l'ordre moral en se privant de la
conscience et de la maîtrise de soi par l'usage des facultés
supérieures. Mais il est certain aussi qu'il peut y avoir des cas (et il
s'en présente souvent), dans lequels l'homme ne peut s'abandonner au
sommeil, mais doit rester en possession de ses facultés supérieures,
pour s'acquitter d'un devoir moral qui lui incombe. Parfois, sans y être
tenu par un devoir strict, l'homme renonce au sommeil pour rendre des
services non obligatoires ou pour s'imposer un renoncement en vue
d'intérêts moraux supérieurs. La suppression de la conscience par le
sommeil naturel n'offre donc en soi nulle difficulté; cependant il est
illicite de l'accepter, quand elle entrave l'accomplissement d'un devoir
moral. Le renoncement au sommeil naturel peut être en outre dans
l'ordre naturel expression et mise en acte d'une tendance non
obligatoire vers la perfection morale.

Mais la conscience de soi
peut aussi être altérée par des moyens artificiels. Qu'on obtienne ce
résultat par l'administration de narcotiques ou par l'hypnose (qu'on
peut appeler un analgésique psychique), cela ne comporte aucune
différence essentielle au point de vue moral. L'hypnose cependant, même
considérée uniquement en elle-même, est soumise à certaines règles.
Qu'il Nous soit permis à ce propos de rappeler la brève allusion à
l'usage médical de l'hypnose que nous avons faite au début de
l'allocution du 8 janvier 1956 sur l'accouchement naturel indolore 1.

Dans
la question qui nous occupe à présent, il s'agit d'une hypnose
pratiquée par le médecin, au service d'une fin clinique, en observant
les précautions que la science et l'éthique médicales requièrent tant du
médecin qui l'emploie que du patient qui s'y soumet. A cette
utilisation déterminée de l'hypnose s'applique le jugement moral que
nous allons formuler sur la suppression de la conscience.

Mais
nous ne voulons pas que l'on étende purement et simplement à l'hypnose
en général ce que nous disons de l'hypnose au service du médecin.
Celle-ci, en effet, en tant qu'objet de recherche scientifique, ne peut
être étudiée par n'importe qui, mais seulement par un savant sérieux,
dans les limites morales valables pour toute activité scientifique. Ce
n'est pas le cas d'un cercle quelconque de laïcs ou d'ecclésiastiques,
qui s'en occuperaient comme d'un sujet intéressant, à titre de pure
expérience, ou même par simple passe-temps.

Pour apprécier la
licéité de la suppression et de la diminution de la conscience, il faut
considérer que l'action raisonnable et librement ordonnée à une fin
constitue la caractéristique de l'être humain. L'individu ne pourra, par
exemple, accomplir son travail quotidien, s'il reste plongé constamment
dans un état crépusculaire. De plus, il est tenu de conformer toutes
ses actions aux exigences de l'ordre moral. Etant donné que les
dynamismes naturels et les instincts aveugles sont impuissants à assurer
par eux-mêmes une activité ordonnée, l'usage de la raison et des
facultés supérieures s'avère indispensable, tant pour percevoir les
normes précises de l'obligation, que pour les appliquer aux cas
particuliers. De là découle l'obligation morale de ne pas se priver de
cette conscience de soi sans vraie nécessité.

Il s'ensuit qu'on
ne peut troubler la conscience ou la supprimer dans le seul but de se
procurer des sensations agréables, en s'adonnant à l'ivresse et en
absorbant des poisons destinés à procurer cet état, même si l'on
recherche uniquement une certaine euphorie. Au - delà d'une dose
déterminée, ces poisons causent un trouble plus ou moins marqué de la
conscience et même son obscurcissement complet. Les faits démontrent que
l'abus des stupéfiants conduit à l'oubli total des exigences les plus
fondamentales de la vie personnelle et familiale. Ce n'est donc pas sans
raison que les pouvoirs publics interviennent pour régler la vente et
l'usage de ces drogues, afin d'éviter à la société de graves dommages
physiques et moraux. La chirurgie se trouve-t-elle dans la nécessité
pratique de provoquer une diminution et même une suppression totale de
la conscience par la narcose ? Au point de vue technique, la réponse à
cette question relève de votre compétence.

Au point de vue
moral, les principes formulés précédemment en réponse à votre première
question s'appliquent pour l'essentiel aussi bien à la narcose qu'à la
suppression de la douleur. Ce qui compte, en effet, pour le chirurgien
en tout premier lieu, c'est la suppression de la sensation douloureuse,
non celle de la conscience. Quand celle-ci reste éveillée, les
sensations douloureuses violentes provoquent aisément des réactions
souvent involontaires et réflexes, capables d'entraîner des
complications indésirables et d'aboutir même au collapsus cardiaque
mortel. Préserver l'équilibre psychique et organique, éviter qu'il ne
soit violemment ébranlé, constitue pour le chirurgien comme pour le
patient un objectif important, que seule la narcose permet d'obtenir. Il
est à peine nécessaire de faire remarquer que, s'il fallait s'attendre à
ce que d'autres interviennent d'une manière immorale pendant que le
malade est inconscient, la narcose susciterait des difficultés graves,
qui imposeraient des mesures adéquates.

A ces règles de morale
naturelle, l'Evangile ajoute-t-il 3696 des précisions et des exigences
supplémentaires ? Si Jésus-Christ au Calvaire a refusé le vin mêlé de
fiel, parce qu'il voulait en pleine conscience boire jusqu'à la lie le
calice que le Père lui présentait, il s'ensuit que l'homme doit accepter
et boire le calice de douleur toutes les fois que Dieu le désire. Mais
il ne faudrait pas croire que Dieu le désire toutes les fois que se
présente une souffrance à supporter, quelles qu'en soient les causes et
les circonstances. Les paroles de l'Evangile et le comportement de Jésus
n'indiquent pas que Dieu veuille cela de tous les hommes et à tout
moment, et l'Eglise ne leur a nullement donné cette interprétation. Mais
les faits et gestes du Seigneur gardent une signification profonde pour
tous les hommes. Innombrables sont en ce monde ceux qu'oppriment des
souffrances (maladies, accidents, guerres, fléaux naturels), dont ils ne
peuvent adoucir l'amertume.

L'exemple du Christ sur le
Golgotha, son refus d'adoucir ses douleurs, leur sont une source de
consolation et de force. D'ailleurs, le Seigneur a averti les siens que
ce calice les attend tous. Les Apôtres, et après eux les martyrs par
milliers, en ont témoigné et continuent à en témoigner glorieusement
jusqu’à ce jour. Souvent toutefois l'acceptation de la souffrance sans
adoucissement ne représente aucune obligation et ne répond pas à une
norme de perfection. Le cas se présente régulièrement, quand existent
pour cela des motifs sérieux et que les circonstances n'imposent pas le
contraire. On peut alors éviter la douleur, sans se mettre aucunement en
contradiction avec la doctrine de l'Evangile.

La conclusion des
développements précédents peut donc se formuler ainsi : dans les
limites indiquées et si l'on observe les conditions requises, la narcose
entraînant une diminution ou une suppression de la conscience est
permise par la morale naturelle et compatible avec l'esprit de
l'Evangile.

II Nous reste à examiner votre troisième question :
«L'emploi d'analgésiques, dont l'usage émousse toujours la conscience,
est-il permis en général, et pendant la période postopératoire en
particulier, même chez les moribonds et les patients en péril de mort,
quand on a pour cela une indication clinique ? Est-il permis même en
certains cas (porteurs de cancers inopérables, de maladies
inguérissables), où l'atténuation de la douleur intolérable s'effectue
probablement aux dépens de la durée de la vie, qui en est abrégée ? »


1 S. MATTH. XXVII, 34.
2 S. JEAN XVIII, 11.
3 S. MATTH. XXVI, 38, 39 ; S. Luc xxii, 42-44.
4 S. Luc xii, 50.
1 AAS XLVI (1953) 278 ss.
2 S. THOMAS, I, q. 84, a. 8.
1 Cf. A AS XLVIII (1956) 82 ss.

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MessageSujet: Re: Doctrine catholique et euthanasie ?   Mer 22 Mai - 17:06

Cette
troisième question n'est au fond qu'une application des deux premières
au cas spécial des mourants et à l'effet particulier d'un abrègement de
la vie.

Que des mourants aient plus que d'autres l'obligation
3699 morale naturelle ou chrétienne d'accepter la douleur ou de refuser
son adoucissement, cela ne ressort ni de la nature des choses ni des
sources de la révélation. Mais comme, selon l'esprit de l'Evangile, la
souffrance contribue à l'expiation des péchés personnels et à
l'acquisition de plus amples mérites, ceux dont la vie est en péril ont
certes un motif spécial de l'accepter, car, avec la mort toute proche,
cette possibilité de gagner de nouveaux mérites risque de disparaître
bientôt. Mais ce motif intéresse directement le malade, non le médecin
qui pratique l'analgésie, à supposer que le malade y donne son accord ou
même l'ait demandé expressément. Il serait évidemment illicite de
pratiquer l'anesthésie contre la volonté expresse du mourant (quand il
est sui iuris).


Quelques précisions s'avèrent ici
opportunes, car il n'est 3700 pas rare qu'on présente ce motif d'une
manière incorrecte. On tente parfois de prouver que les malades et les
moribonds sont obligés de supporter des douleurs physiques pour acquérir
plus de mérites, en se basant sur l'invitation à la perfection, que le
Seigneur adresse à tous : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est
parfait 1 » ou sur les paroles de l'Apôtre : « Ce que Dieu veut, c'est
votre sanctification 2. » Parfois on avance un principe de raison, selon
lequel aucune indifférence ne serait permise à l'égard de l'obtention
(même graduelle et progressive) de la fin dernière, vers laquelle
l'homme tend; ou le précepte de l'amour de soi bien ordonné, qui
imposerait de chercher les biens éternels dans la mesure où les
circonstances de la vie quotidienne permettent de les atteindre; ou même
le premier et plus grand commandement, celui de l'amour de Dieu
par-dessus tout, qui ne laisserait aucun choix dans la mise à profit des
occasions concrètes offertes par la Providence.

Or, la
croissance de l'amour de Dieu et de l'abandon à sa 3701 volonté ne
procède pas des souffrances mêmes, que l'on accepte, mais de l'intention
volontaire, soutenue par la grâce; cette intention, chez beaucoup de
moribonds, peut s'affermir et devenir plus vive, si l'on atténue leurs
souffrances, parce que celles-ci aggravent l'état de faiblesse et
d'épuisement physique, entravent l'élan de l'âme et minent les forces
morales, au lieu de les soutenir. Par contre, la suppression de la
douleur procure une détente organique et psychique, facilite la prière
et rend possible un don de soi plus généreux. Si des mourants consentent
à la souffrance, comme moyen d'expiation et source de mérites pour
progresser dans l'amour de Dieu et l'abandon à sa volonté, qu'on ne leur
impose pas d'anesthésie; on les aidera plutôt à suivre leur voie
propre. Dans le cas contraire, il ne serait pas opportun de suggérer aux
mourants les considérations ascétiques énoncées plus haut, et l'on se
souviendra qu'au lieu de contribuer à l'expiation et au mérite, la
douleur peut aussi fournir l'occasion de nouvelles fautes.

Ajoutons
quelques mots sur la suppression de la conscience de soi chez les
mourants, dans la mesure où elle n'est pas motivée par la douleur.
Puisque le Seigneur a voulu subir la mort en pleine conscience, le
chrétien désire l'imiter en cela aussi. L'Eglise d'ailleurs donne aux
prêtres et aux fidèles un Ordo commendationis animae, une série de
prières, qui doivent aider les mourants à quitter cette terre et à
entrer dans l'éternité. Mais si ces prières conservent leur valeur et
leur sens, même quand on les prononce près d'un malade inconscient,
elles apportent normalement à qui peut y participer lumière, consolation
et force. Ainsi l'Eglise laisse-t-elle entendre qu'il ne faut pas, sans
raisons graves, priver le mourant de la conscience de soi. Quand la
nature le fait, les hommes doivent l'accepter mais ils ne le feront pas
de leur propre initiative, à moins d'avoir pour cela de sérieux motifs.
C'est d'ailleurs le vœu des intéressés eux-mêmes, lorsqu'ils ont la foi;
ils souhaitent la présence des leurs, d'un ami, d'un prêtre, pour les
aider à bien mourir. Ils veulent garder la possibilité de prendre leurs
dispositions ultimes, de dire une dernière prière, un dernier mot aux
assistants. Les en frustrer, répugne au sentiment chrétien, et même
simplement humain. L'anesthésie employée à l'approche de la mort, dans
le seul but d'éviter au malade une fin consciente, serait non plus une
acquisition remarquable de la thérapeutique moderne, mais une pratique
vraiment regrettable.

Votre question se posait plutôt dans
l'hypothèse d'une indication clinique sérieuse (par exemple, douleurs
violentes, états maladifs de dépression et d'angoisse). Le mourant ne
peut permettre et encore moins demander au médecin qu'il lui procure
l'inconscience, si par là il se met hors d'état de satisfaire à des
devoirs moraux graves, par exemple, de régler des affaires importantes,
de faire son testament, de se confesser. Nous avons déjà dit que le
motif de l'acquisition de plus grands mérites ne suffit pas en soi à
rendre illicite l'usage de narcotiques. Pour juger de cette licéité, il
faut aussi se demander si la narcose sera relativement brève (pour la
nuit ou pour quelques heures) ou prolongée (avec ou sans interruption)
et considérer si l'usage des facultés supérieures reviendra à certains
moments, pour quelques minutes au moins ou pour quelques heures, et
rendra au mourant la possibilité de faire ce que son devoir lui impose
(par exemple de se réconcilier avec Dieu). Par ailleurs, un médecin
consciencieux, même s'il n'est pas chrétien, ne cédera jamais aux
pressions de qui voudrait, contre le gré du mourant, lui faire perdre sa
lucidité, afin de l'empêcher de prendre certaines décisions.


Lorsqu'en
dépit des obligations qui lui incombent, le mourant demande la narcose
pour laquelle il existe des motifs sérieux, un médecin consciencieux ne
s'y prêtera pas, surtout s'il est chrétien, sans l'avoir invité par
lui-même ou mieux encore par l'intermédiaire d'autrui, à remplir
auparavant ses devoirs. Si le malade s'y refuse obstinément et persiste à
demander la narcose, le médecin peut y consentir sans se rendre
coupable de collaboration formelle à la faute commise. Celle-ci, en
effet, ne dépend pas de la narcose, mais de la volonté immorale du
patient; qu'on lui procure ou non l'analgésie, son comportement sera
identique : il n'accomplira pas son devoir. Si la possibilité d'un
repentir n'est pas exclue, on n'en possède toutefois aucune probabilité
sérieuse; et même qui sait s'il ne s'endurcira pas dans le mal ?

Mais
si le mourant a rempli tous ses devoirs et reçu les derniers
sacrements, si des indications médicales nettes suggèrent l'anesthésie,
si l'on ne dépasse pas dans la fixation des doses la quantité permise,
si l'on a mesuré soigneusement l'intensité et la durée de celle-ci et
que le patient y consente, rien alors ne s'y oppose : l'anesthésie est
moralement permise.


Faudrait-il y renoncer, si l'action même du narcotique abrégeait la durée de la vie ? D'abord toute forme d'euthanasie
directe, c'est-à-dire l'administration de narcotique afin de provoquer
ou de hâter la mort, est illicite, parce qu'on prétend alors disposer
directement de la vie. C'est un des principes fondamentaux de la morale
naturelle et chrétienne, que l'homme n'est pas maître et possesseur,
mais seulement usufruitier de son corps et de son existence. On prétend à
un droit de disposition directe, toutes les fois que l'on veut
l'abrègement de la vie comme fin ou comme moyen. Dans l'hypothèse que
vous envisagez, il s'agit uniquement d'éviter au patient des douleurs
insupportables, par exemple, en cas de cancers inopérables ou de
maladies inguérissables.

Si entre la narcose et l'abrègement de
la vie n'existe aucun lien causal direct, posé par la volonté des
intéressés ou par la nature des choses (ce qui serait le cas, si la
suppression de la douleur ne pouvait être obtenue que par l'abrègement
de la vie), et si au contraire l'administration de narcotiques entraîne
par elle-même deux effets distincts, d'une part le soulagement des
douleurs, et d'autre part l'abrègement de la vie, elle est licite;
encore faut-il voir s'il y a entre ces deux effets une proportion
raisonnable, et si les avantages de l'un compensent les inconvénients de
l'autre. Il importe aussi d'abord de se demander si l'état actuel de la
science ne permet pas d'obtenir le même résultat, en employant d'autres
moyens, puis de ne pas dépasser, dans l'utilisation du narcotique, les
limites de ce qui est pratiquement nécessaire.


En résumé,
vous Nous demandez : « La suppression de la douleur et de la conscience
par le moyen des narcotiques (lorsqu'elle est réclamée par une
indication médicale), est-elle permise par la religion et la morale au
médecin et au patient (même à l'approche de la mort et si l'on prévoit
que l'emploi des narcotiques abrégera la vie) ? » Il faudra répondre : «
S'il n'existe pas d'autres moyens et, si, dans les circonstances
données, cela n'empêche pas l'accomplissement d'autres devoirs religieux
et moraux : Oui. »

Comme Nous l'avons déjà expliqué, l'idéal de
l'héroïsme chrétien n'impose pas, au moins d'une manière générale, le
refus d'une narcose justifiée par ailleurs, pas même à l'approche de la
mort; tout dépend des circonstances concrètes. La résolution plus
parfaite et plus héroïque peut se trouver aussi bien dans l'acceptation
que dans le refus.



1 S. MATTII. v, 48 2 I Thess. iv, 3.

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MessageSujet: Re: Doctrine catholique et euthanasie ?   Mer 22 Mai - 17:18


Mystici Corporis Christi, Pie XII, 29 juin 1943 a écrit:

Nous
voyons les êtres difformes, déments ou affectés de maladies
héréditaires, comme un fardeau importun pour la société, privés parfois
de la vie ; et cette conduite est exaltée par certains comme s'il
s'agissait d'une nouvelle invention du progrès humain, tout à fait
conforme à l'utilité générale. Or, quel homme de cœur ne comprend pas
qu'elle s'oppose violemment non seulement à la loi naturelle et divine 2 inscrite au cœur de tous, mais aussi au sentiment de tout homme civilisé ?

________________________________________

2 Cf. Décret du Saint-Office du 2 déc. 1940. AAS XXXII (1940) 553.
http://messe.forumactif.org/t4759-euthanasie?highlight=euthanasie

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MessageSujet: Re: Doctrine catholique et euthanasie ?   Aujourd'hui à 20:56

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Doctrine catholique et euthanasie ?
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